128 ans plus tard, Marie-Louise Gagneur obtient gain de cause de l’Académie française

En juillet 1891, la romancière Marie-Louise Gagneur (1832-1902) interpelle l’Académie française pour réclamer la féminisation des noms de métier restés masculins, tels que « auteur, écrivain, orateur, docteur, administrateur, sculpteur, partisan, témoin, confrère… et sauveur ». Sa demande est retoquée, notamment par les académiciens Leconte de Lisle et Charles de Manzade, et la réponse tombe :

« Le mot auteur viendra donc prochainement et, naturellement, reparaîtra la lettre de Mme Gagneur. Je ne vois pas de mal à ce qu’on y donne satisfaction, à condition qu’on le fasse d’une manière logique et rationnelle ; mais s’il y a des mots auxquels il me parait possible de donner un féminin, il y en a d’autres qui ne le comportent pas. Il y en a aussi que les femmes elles-mêmes ne devraient pas demander ; je ne vois pas ce qu’elles gagneront ».

Marie-Louise Gagneur ne se décourage pas et fait connaître sa réponse à la décision de l’Académie française dans le journal Le Matin du 13 août :

Je croyais que perfectionner, enrichir notre langue, statuer sur les locutions nouvelles, selon les besoins et les progrès de l’époque, telle était, sinon la raison d’être, du moins la principale fonction de l’Académie française. Mais il paraît, de l’avis même de M. Leconte de Lisle, que sa mission est de conserver et non d’innover.
En sa qualité de poète très mélodieux, il se place surtout, pour étudier la question, au point de vue euphonique.
« Ainsi, dit-il, docteur, doctoresse, cela est harmonieux ; mais il y a d’autres féminins qui seraient horribles : autrice ou auteuse, par exemple, me déchirent absolument les oreilles. »
Soit. Mais si M. Leconte de Lisle admet doctoresse, qui vient, non du français docteur, mais de l’anglais doctor, doctoress, pourquoi n’admettrait-il pas également, de l’anglais : autoresse ?
L’illustre poète veut qu’on dise : une écrivain, une auteur, une professeur. C’est à mon tour de trouver qu’une professeur est absolument inharmonique. En quoi l’oreille se trouverait-elle froissée du mot professeuse ? Il n’y a là qu’un manque d’habitude. Aujourd’hui que nous avons, en France, presque autant de femmes que d’hommes qui professent, il semble indispensable de donner un féminin à ce mot journellement employé.
Revenons à la féminisation. En m’adressant à l’Académie, je me suis évidemment trompée de voie. C’est aux gens de lettres à prendre l’initiative de cette réforme, en mettant, dès à présent, en circulation les mots féminisés. Tel est d’ailleurs l’avis de M. Leconte de Lisle, et de la plupart de mes confrères.
J’ai découvert dans le dictionnaire Littré que partisane avait déjà droit de cité. Oratrice serait-il plus discordant à l’oreille qu’auditrice ? et sauveuse plus choquant que receveuse ?
Essayons donc de nous passer du concours académique ; car si dans la révision du dictionnaire, nos quarante en sont encore à la lettre A, en quel siècle arriverait par exemple la lettre S pour désigner le féminin de sculpteur ? À moins toutefois que les femmes, franchissant un jour le pont des Arts… Mais je m’arrête, épouvantée de ma révolutionnaire hypothèse.
Qui sait cependant si, en cette fort lointaine époque, un homme courageux n’adressera pas une lettre à une Académie féminine pour obtenir qu’on masculinise un certain nombre de mots correspondants à des situations, à des fonctions nouvelles, spéciales aux femmes, comme à présent on voit fleurir des couturiers, corsetiers, etc., etc. Rien n’est impossible dans la marche de plus en plus rapide du progrès.
Je veux croire que la requête de l’audacieux recevrait du cénacle féminin une réponse plus favorable et plus prompte, que la mienne de nos doctes et prudents académiciens.

128 ans plus tard, l’Académie française, qui a depuis accepté quelques femmes sous sa coupole, répond positivement à la demande de Marie-Louise Gagneur.

***

« Merci à toutes celles et ceux, d’hier et d’aujourd’hui, qui ont oeuvré à la réapparition d’ « autrice ». C’est un combat politique, qui n’a rien d’anodin. Les violences symboliques n’ont rien d’anedoctique. C’est bien parce que la langue est un puissant vecteur idéologique, un outil de légitimation ou de délégitimation, pour dire ou cacher le monde, qu’il a été utilisé depuis des siècles afin d’empêcher les femmes de se sentir bien dans leurs mots, comme on se sent bien dans sa peau… pour paraphraser Benoîte Groult.

L’Académie française, qui est à l’origine de ce processus de masculinisation de la langue, qui a résisté tout au long de ces dernières décennies, souvent avec violence (je pense à l’académicien George Dumézil, linguiste et historien, pour qui seul le féminin « conne » trouvait grâce à ses yeux en 1984), vient enfin de reconnaître que oui, les femmes ont le droit de se nommer dans leurs métiers et fonctions, et que non, ‘autrice’ n’est pas un néologisme.

Adopté, a donc enfin déclaré, l’Académie française, comme l’avait fait la journaliste Mme de Beaumer… 250 ans avant elle et avec bien plus de conviction : « j’adopte le nom d’autrice… pour faire voir que je ne suis pas aussi incertaine que l’Académie, qui n’osa prononcer sur vingt-et-un, et sans que Richelet franchît la barrière, on dirait encore vingt-un ».

Pensée pour Hubertine Auclert, Marie-Louise Gagneur, Aristophana et tant d’autres qui ne s’y trompèrent pas. Les féministes de la fin du XIXème et début XXème n’opposaient ni ne hiérarchisaient les combats : elles militaient pour le droit de vote, la féminisation de la langue, l’égalité des salaires, la contraception, le droit de porter un pantalon et de s’habiller comme elles l’entendaient, parce que… tout est lié.

La prochaine étape est aussi essentielle : mettre un terme à l’accord du « masculin qui l’emporte sur le féminin », comme le réclamait déjà la requête des dames de 1792, car « tous les genres, tous les sexes et tous les êtres doivent être et sont également nobles ».

Pourtant, le chemin sera sans doute encore long… Mais « qui sait cependant si, en cette fort lointaine époque, un homme courageux n’adressera pas une lettre à une Académie féminine pour obtenir qu’on masculinise un certain nombre de mots correspondants à des situations, à des fonctions nouvelles, spéciales aux femmes… Rien n’est impossible dans la marche de plus en plus rapide du progrès. Je veux croire que la requête de l’audacieux recevrait du cénacle féminin une réponse plus favorable et plus prompte, que la mienne de nos doctes et prudents académiciens. »

Aurore Evain, 28 février 2019, à la mémoire de Marie-Louise Gagneur et de tant d’autres.


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